Expo-projections

9h | En ligne  

11h-17h | Musée d’art de Rouyn-Noranda

201 avenue Dallaire, Rouyn-Noranda
Québec, Canada, J9X 4T5

Gratuit | En ligne | Au MA

« Aujourd’hui on s’agite pour reconstruire le monde. L’instrument de sauvetage est l’instinct. Cet instinct si longtemps emprisonné, une partie de notre effort consiste maintenant à le déterrer. »

– Françoise Sullivan, dans le manifeste du Refus global (1948)

La programmation de films de cette exposition est issue d’une collaboration entre l’événement québécois Cinédanse et le festival français Ciné-Corps. Le commissariat est signé par Sylvain Bleau, directeur de La Caravane de Phœbus, et par Virginie Combet, directrice de Ciné-Corps. Exposition destinée à être produite dans le cadre de la 68e Biennie franco-québécoise, son volet québécois sera présenté en première lors de l’événement Cinédanse Rouyn-Noranda en mars 2022, et le volet français en 2023.

Le commissariat parle d’émancipation et de révélation : des francophones, des autochtones au Québec, des communautés culturelles, en France comme ici, et enfin des différents genres. L’exposition met notamment en vedette les artistes québécois Françoise Sullivan, Mario Côté, Darian Smith, Thérèse Ottawa, Béatriz Mediavilla, Joséphine Bacon, Isabelle Hayeur, Ariane Boulet, Édouard Lock et Nate Yaffe, ainsi que les artistes français Maurice Béjart, Chriss Lag, François Chaignaud, Cecilia Bengolea, Ludivine Large-Bessette, Nacera Belaza et La Horde. Chriss Lag accompagne d’ailleurs son documentaire Parole de King !

  • Les films d’artistes du Québec

 

Les saisons Sullivan (uniquement l’« Hiver », tiré de la chorégraphie de Francoise Sullivan “Danse dans la neige”)
Un film
de Mario Côté

Le 28 février 1948, quelques mois après l’apparition de Refus Global, Françoise Sullivan créa Danse dans la neige, qui posa les jalons de tout un nouveau courant de la danse contemporaine au Québec. Le projet a été filmé en 16 mm, mais jamais monté ou projeté, car les bobines ont été perdues. De la chorégraphie originale performée par Sullivan, seules restent une vingtaine de photographies prises par Maurice Perron, membre des Automatistes. Ces images témoignent d’un événement marquant, une approche singulière de la danse qui offrit de nouvelles possibilités à des générations de performeurs. Soixante ans plus tard, Françoise Sullivan a fait une reconstitution de Danse dans la neige avec une nouvelle distribution, dans une configuration de quatre saisons.

2007 | Entre 35’29 et 45’58

Guérir les blessures / Healing Scars de Darian Smith

Healing Scars porte sur les enseignements liés à la « robe à clochettes » (jingle dress) et ses fonctions de guérison. Après une chirurgie à cœur ouvert, Deedee entame la danse de la robe à clochettes. Ce film accompagne quatre jeunes femmes pendant leur apprentissage de cette danse de la guérison.

Kitigan Zibi | Nation : Anishnabe | 2014 | 5’20

Guérison traditionnelle / Traditional Healing de Raymond Caplin
Une jeune femme danse au cœur d’une forêt dévastée. Soudain, un miracle arrive.

Nation : Mi’gmaq | 2013 | 2’20

Le chemin rouge de Thérèse Ottawa

Ce court métrage documentaire nous amène au cœur d’un véritable Pow-Wow traditionnel. En suivant le parcours de Tony Chachai, jeune Autochtone en quête d’identité, la cinéaste originaire de Manawan se penche sur la culture, le passé et la transmission du savoir et des connaissances au sein des membres d’une communauté atikamekw. Mu par le désir de renouer avec sa famille et ses racines, Tony Chachai livre un témoignage touchant sur le chemin qui l’a ramené auprès des siens. À l’aube de devenir père, il prend conscience de la richesse de cet héritage et célèbre ce passé en dansant dans un Pow-Wow aux côtés de son cousin Ronny Chachai.

2015 | 15′

Makucham / Rassemblement de Béatriz Mediavilla
Extrait du chapitre avec Joséphine Bacon, tiré du film Habiter le mouvement, un récit en dix chapitres.

2020 | 6’

Une courte histoire de la folie d’Isabelle Hayeur
Les tableaux d’Une courte histoire de la folie nous emmènent à travers l’histoire des traitements de la maladie mentale au Québec, de la fin du 19e siècle aux années 2010, par le biais de la danse contemporaine. Dans des lieux évocateurs, les solitudes prennent plusieurs visages, que ce soit dans la blancheur des institutions, dans l’œil d’une femme fascinée par un feu de circulation, ou au cœur d’une chambre d’adolescentes. Le langage des corps, comme autant de regards sur une réalité qui existe au-delà des époques.

2014 | Chor. : Virginie Brunelle | 27’

Le Cerf, ou moi qui cède à l’espace d’Ariane Boulet

D’un espace à l’autre, la peau s’affirme comme l’interface entre l’autre et soi. Sensuelle dans l’éclairage doux des lumières de Noël, la peau est violentée lorsque confrontée à l’hiver québécois, un moment qui est aussi celui du contact avec l’autre. Dans ce second espace, une rencontre a lieu, le solo devenant duo. L’intimité doit alors être partagée, confrontée aux éléments d’un monde souvent hostile.

2013 | 1’27

Amelia d’Édouard Lock

Quinze ans après son Human Sex, duo no1, Édouard Lock capte à nouveau la confluence des genres de l’âme humaine, toujours en quête d’amour. Inspiré par deux travesties rencontrées dans sa jeunesse sur la mythique Main à Montréal, Amelia déconstruit la danse pour nous révéler notre monde. Comme une trace évanescente, la poésie urbaine illustre la frénésie des amours inassouvies de notre monde contemporain. André Turpin, le directeur photo du film, est celui qui assure la remarquable caméra des films du jeune cinéaste prodige Xavier Dolan.

2003 | 2’43

The_Johnsons de Nate Yaffe

Filmé à travers l’œil impassible de caméras de surveillance, The_Johnsons 0 h 21 min 51 s rassemble des fragments de la vie privée d’anonymes ou de voisins. À une époque où la vie privée est un privilège, y a-t-il des limites à ne pas franchir ? Ce jeune américain, venu s’installer à Montréal, remet en question les valeurs de la culture dominante à partir d’une perspective résolument queer. Ce projet subvertit les attentes raffinées et genrées des dynamiques dominantes, des normes culturelles. Il examine comment, à partir de la culture de la surveillance, autant celle de l’État que du privé, être hors norme est un acte pouvant générer du soupçon.

2015 | 21’56

Navigation de Marlene Millar

Situé dans la spectaculaire région de Burren, sur la côte ouest de l’Irlande, Navigation utilise la terre elle-même pour explorer la façon dont nous naviguon en terrain inconnu. Les thèmes de la survie et de la persévérance, du départ et du renouvellement, émergent dans une interprétation nuancée et multidimentionnelle de l’expérience de la migration.
Les rythmes, le mouvement, le chant et le paysage définissent et incarnent cette exploration, avec les performances de dix danseurs, chanteurs et un choeur de 40 participants.
2020 | 13′

 

  • Les films d’artistes de France

 

Boléro Maurice Béjart de Jean-Marc Landier

Avec Douchka Sifnios et le Ballet du XXe siècle.

1962 | 15’1

Parole de King ! de Chriss Lag

Si les Drag Queens occupent le devant de la scène des cabarets, peu de gens connaissent les Drag Kings. Ce documentaire permet à tous de s’interroger sur ses propres rapports au masculin et au féminin. En effet, les Drag Kings se servent des codes de la masculinité pour jouer avec les codes de la féminité. Partez à leur rencontre sur scène, en coulisse et dans des ateliers. Découvrez ces personnages extraordinaires et attachants, venus de toute la France.
2015 | 95’
(Présenté dans sa version intégrale le vendredi 11 mars, puis disponible pour 24h)

Mourn, o nature !de Nino Laisné & François Chaignaud

« Pourquoi me réveiller, O souffle du printemps », dans l’opéra Werther de Jules Massenet, faisait partie des airs que chantait Michael Jackson dans l’intimité de son studio. Nino Laisné et François Chaignaud réinventent un Werther qui aurait été absorbé par Jackson : une même fascination pour la nature, le désir de revisiter des légendes ancestrales et l’expression d’un désarroi amoureux. Le performeur chante, danse et se métamorphose; il glisse entre différents registres vocaux et physiques et semble prolonger le rêve d’expression totale de Michael Jackson.

2018 | 10’

Dance des éclairs / Lightning dance de Cécilia Bengolea

À Spanish Town, Jamaïque, des jeunes gens dansent en bord de route, sous une pluie torrentielle, tandis que l’orage gronde. Filmé en octobre 2017 pendant des inondations, cette vidéo questionne le lien entre la météo, ses tempêtes et l’imagination corporelle. Les mouvements des danseurs Jamaïcains, en compagnie de l’artiste, font référence au Dancehall jamaïcain populaire, un style de danse sexualisé que Cecilia Bengolea considère comme imprégné de pouvoirs de guérison. L’orage et la pluie fournissent les rythmes sur lesquels la chorégraphie est synchronisée, et la musique Dancehall est perceptible dans la basse fréquence en arrière-plan.

2018 | 6’

Les baigneuses retrouvées / Regained Bathers de Ludivine Large-Bessette

Au travers du thème de la baigneuse, Ludivine Large-Bessette se joue de la représentation traditionnelle du nu féminin, dans ce projet inspiré librement du tableau de Vallotton Trois femmes et une petite fille jouant dans l’eau. Par un travail collaboratif avec quatre femmes, c’est une réappropriation du corps qui s’opère, la modèle devenant pleinement active et décisionnaire quant à ce qu’elle choisit de donner ou non à l’artiste et au spectateur. Dans une ambiance autant balnéaire que crépusculaire, c’est le portrait de quatre femmes à découvrir.

2019 | 12’45

Le cri au Cloître de la Psalette de Nacera Belaza & Béatrice Vernhes

Sur une musique symboliquement chargée de sens, où se marient les voix de Nina Simone, Maria Callas, Amy Winehouse et d’un chanteur arabe, Nacera et Dalila Belaza nous plongent dans une transe qui évoque les exclusions contemporaines et la quête de spiritualité de notre monde. Cela est comme un écho, un siècle plus tard, à la fameuse œuvre expressionniste du peintre norvégien Edvard Munch.

2017 | 9’

Gardiens de la paix de Thomas Leborgne & Victor Gosset

Court métrage expérimental in situ. Nous remettons en question ici le rapport à l’expression individuelle au sein d’un corps social en lutte, le rapport à l’espace (public) et au mouvement face aux casques, aux boucliers, aux barrières.

2017 | 7’

Cultes de (LA)HORDE

Cultes s’articule autour de six personnages. À cinq danseurs, nous avons demandé de se fondre dans la masse, de vivre le festival devant la caméra.
 Ils ont été à l’origine de nombreux mouvements de foule
 (circle pit, mosh pit, slam..) et constituent le fil conducteur à travers leur immersion et des tableaux que nous avons imaginés. Le sixième personnage est la foule elle-même, cette masse qui forme un ensemble, à la fois impressionnant et inquiétant.
 Cultes est un film expérience, un film témoignage. Nous avons voulu apposer notre regard pluridisciplinaire sur des mouvements de foule qui ont toujours existé, mais qui ont pris une nouvelle ampleur depuis Woodstock, premier rassemblement de masse autour de la musique. Paradoxalement, alors que ce rassemblement est considéré comme l’un des points clefs de la contre-culture et de l’anticapitalisme pacifique, les organisateurs ont vendu leurs droits à la Warner pour éponger leurs dettes. De même, l’image du hippie se voit réappropriée par la publicité lorsque Coca-Cola, en 1971, met en scène de jeunes beatniks chantant l’harmonie du monde en buvant le soda.

2018 | 15’

Visages d’un pays | Dremmoù ur vro

Visages d’un pays | Dremmoù ur vro est le titre d’une résidence artistique initiée en 2020 par le Centre Pompidou au Pays du Centre Ouest Bretagne, en partenariat avec Danse à tous les étages, scène de territoire danse en Bretagne, autour des thématiques : paysages, agriculture, danse contemporaine, photographie, création sonore.

Sylvain Gouraud, photographe, et Pauline Boyer, artiste sonore, ont rencontré sur leurs propres terres une dizaine d’agriculteurs et agricultrices, éleveurs et maraîchers pour parler paysages et agriculture. En jeu : un tour d’horizon des évolutions du paysage, et des grandes questions liées à la pratique agricole d’aujourd’hui.

De ces rencontres ont émergé des images et des captations sonores que Thierry Micouin, danseur et chorégraphe (T.M. Project), a utilisées comme supports à des ateliers amateurs avec ces agricultrices et agriculteurs (rassemblés au sein de l’association des Racines du Blavet), et une classe de la filière agro-équipement du lycée St-Yves de Gourin. Douze jeunes de 15 ans, dans le cadre de leurs cours d’éducation socio-culturelle – cours d’ouverture à diverses pratiques artistiques – ont relevé le défi de quitter leur tracteur pour être, un instant, danseuses ou danseurs.

Artistes intervenants: Pauline Boyer, Thierry Micouin, Sylvain Gouraud
Réal. : Astrid de Cazalet | France | 2021 | 60’
(Présenté dans sa version intégrale le samedi 12 mars à 14h, puis disponible pour 24h en ligne)

Texte du commissariat 

Le temps historique du refus

Notre proposition prend source dans le mouvement artistique historique québécois du Refus global.

Il surgit sous la forme d’un manifeste artistique, publié secrètement en août 1948 à Montréal par les Automatistes, collectif d’artistes sollicitant les pulsions automatiques des réflexes, valorisant les qualités natives plutôt que les connaissances extérieures. Son auteur, le peintre Paul-Émile Borduas, remet en question les valeurs traditionnelles de la société québécoise, comme la foi catholique et l’attachement aux valeurs ancestrales. Assoiffés de mieux-être, ils ont pour but de réveiller la population maintenue dans un état d’ignorance. La bourgeoisie n’est pas tant la cible. Il s’agit plutôt de s’élever contre des méthodes d’obscurantisme concertées : une collusion entre le clergé et les pouvoirs publics. Il est contresigné par quinze artistes, dont huit hommes et sept femmes, proportion hors du commun à cette époque. Au début, le mouvement ressemblait un peu à une blague, un « OVNI », jusqu’à la construction du mythe. L’impact vient de l’originalité multidisciplinaire de l’objet, tous les arts pouvant être inclus dans le mouvement. L’artiste n’est pas une femme ou un homme détaché de la société.

L’une des œuvres majeures est la performance de danse contemporaine « Danse dans la neige » de Françoise Sullivan en 1948, sur le mont Saint-Hilaire, en compagnie de Jean-Paul Riopelle et Maurice Perron. Artiste multidisciplinaire, pionnière de tout, peintre, sculptrice et chorégraphe, Françoise Sullivan est âgée de 98 ans et travaille toujours aujourd’hui. Elle fait partie des conférenciers de la création originelle du mouvement avec son texte « La danse de l’espoir », qui situe théoriquement son travail. Sur sa propre pratique artistique, Françoise Sullivan explique : « Avoir une vision, ce n’est pas imaginer l’œuvre accomplie avant de la réaliser. Le processus, le réel des choses apportent des obstacles, mais aussi des solutions inattendues et dont on ne tient pas compte quand ça se passe au niveau de la tête […]. Ce qui est excitant, c’est justement l’inconnu dans lequel on entre, les choix continuels qui s’imposent au fur et à mesure, et les nécessités qui commandent ».

Une série de photos est issue de cette création originale. En 2007, Françoise Sullivan elle-même reprend ce projet avec le réalisateur Mario Côté, pour une reconstitution cinématographique, qui est le premier film de cette programmation, également à l’origine de celle-ci. Cette performance de danse a un rôle marquant dans l’histoire de l’art, pouvant représenter à elle seule le mouvement Refus global, sa facture et son originalité.

> Le temps historique de l’inclusion

En 1998, Manon Barbeau, la fille de Suzanne Meloche et Marcel Barbeau, membres des Automatistes et signataires légendaires du Refus global aux côtés de Borduas, signe le long-métrage documentaire Les enfants de refus global. Celui-ci porte sur l’engagement de ses parents, mais également les ravages familiaux et psychologiques de son application, dans une perspective de réflexion à rebours.

Elle-même réalisatrice engagée, elle œuvre pour l’autonomie des communautés autochtones et travaille avec des adolescents issus des Premières Nations (terme désignant les populations « amérindiennes » autochtones qui peuplaient le territoire avant l’arrivée des colons européens).

Au cours des décennies 1960, 1970 et 1980, alors que le Québec désire s’émanciper culturellement et économiquement, en tant que peuple francophone en terre d’Amérique et dans le monde, des leaders autochtones clament à leur tour, et de plus en plus vivement, des revendications territoriales et d’autonomie gouvernementale. Des artistes comme Manon Barbeau ont la sensibilité de les entendre et de faire les liens qui s’imposent. Doucement, un mouvement émerge, qui cherche à décloisonner et décoloniser la pensée, des uns et des autres, trop longtemps contenue dans les réserves autochtones et dans l’esprit des francophones du Québec.

Pour mieux comprendre l’histoire coloniale du Canada, fondé par les forces anglaises en 1867 : il est voté près de dix ans plus tard, en 1876, la « Loi sur les Indiens », de juridiction fédérale. Ils deviennent alors « la pupille » protégée de la Reine du Canada et, de libres partout sur le territoire, ils sont immobilisés dans des réserves, ce qui éteint à petit feu le nomadisme des uns et les savoir-faire de plusieurs clans. Quatre ans plus tard, en 1880, le gouvernement du Québec vote la « Loi sur les mines », qui immobilisera le reste de la colonie quant à l’usage des richesses naturelles et des sous-sols, au profit des prospecteurs et spéculateurs miniers ayant acquitté de sommes symboliques, des parcelles de sous-sols. Cette superposition de droits fondamentaux n’a fait que contribuer à la séparation culturelle des peuples parcourant les mêmes territoires. Les autochtones se retrouveront ainsi instrumentalisés entre les deux juridictions, sans toutefois être considérés dans les projets collectifs.

Le théâtre, tel que nous le connaissons en Europe, n’existait pas chez les autochtones, pas plus que la danse destinée au Monarque et à sa Cour. Les mythes, les coutumes et les savoirs traditionnels sont transmis oralement par l’art du conte. La danse est plutôt un rituel sacré, qu’on leur interdira, d’ailleurs, partout au Canada jusqu’en 1957. Certains résistent, malgré l’acculturation identitaire subie en pensionnats religieux. Toutefois, depuis 1990, année de la « Crise d’Oka », une effervescente génération d’artistes autochtones professionnels monte sur scène, prennent parole, notamment au cours des dernières années, depuis que de véritables politiques de réconciliation sont déployées.

Comme si elle avait transcendé la démarche de ses parents cosignataires du Refus global et son contexte familial, la cinéaste Manon Barbeau a été, avant l’heure, l’une des plus ferventes figures de proue de cette véritable réconciliation avec les Premières Nations, qui a cours actuellement au Québec. Les arts restent son principal atout pour tisser des ponts, avec en son cœur l’oralité, si présente chez les Autochtones.

Au début des années 2000, elle écrit un scénario de long-métrage de fiction, intitulé « La fin du mépris », avec une quinzaine de jeunes Atikamekw de Wemotaci. Parmi ces jeunes, Wapikoni Awashish, modèle de sa communauté, est la figure de proue du groupe. Elle disparaît accidentellement en 2002 à 20 ans. Manon Barbeau conçoit alors l’idée d’un studio mobile comme lieu de rassemblement, d’intervention et de création audiovisuelle et musicale pour les jeunes des Premières Nations et le baptise Wapikoni Mobile en hommage à Wapikoni Awashish.

La mobilité fait partie intégrante de l’approche du Wapikoni : ils « roulent vers » les jeunes des communautés autochtones, pour leur offrir des ateliers pratiques adaptés à leur réalité et à leur culture.

Deux films de la programmation sont produits dans le cadre de Wapikoni Mobile : Healing scars et Traditional Healing. Suivra Le chemin rouge, portant plus précisément sur le rituel Pow-Wow. Traditionnellement un événement sacré, il obéit à des règles strictes et célèbre notamment la fin de la répression des danses amérindiennes. Organisé tout d’abord dans les réserves, il est actuellement mis en place sur tout le territoire, avec une invitation internationale, et une également aux participants ou spectateurs non autochtones. Les danseurs qui participent à un Pow-Wow portent des vêtements spectaculaires, souvent très colorés, brodés et perlés, avec des plumes et des colliers ou bracelets en os en guise d’accessoires. Ces habits traditionnels et leurs accessoires ne sont pas des costumes; ils se nomment des régalia. Le style de régalia correspond au style du danseur, mais reflète aussi l’appartenance à un clan ou un lien avec un animal-guide. En ce sens, le régalia a un caractère sacré.

La grande sagesse de la poétesse innue Joséphine Bacon fait du bien. Sa parole apaise, donne des perspectives sur l’expérience humaine. Toute sa vie, elle s’est abreuvée à la parole des aînés. Née à Pessamit, sur la Côte- Nord, elle débarque à Québec à la jeune vingtaine, pour suivre un cours de secrétariat. À Montréal, où elle vit depuis les années 1970, elle travaille auprès des anthropologues Rémi Savard, Sylvie Vincent et José Mailhot, ainsi qu’à l’Office national du film (ONF) auprès de Gilles Carle et d’Arthur Lamothe. L’oralité, qui définit sa culture autochtone, constitue la trame de sa vie d’artiste, encore aujourd’hui. Elle sert d’interprète, est traductrice, devient documentariste, est parolière et enseigne sa langue.

Le court métrage qui lui donne la parole, signé par l’Abitibienne Béatriz Mediavilla, s’intitule Makucham, ce qui signifie « danse » et « rassemblement » chez les Innus. « Innu » veut dire humain, autrefois on les appelait les Montagnais.

Près de 60 ans après la première, au Festival de Cannes en 1963, du célèbre documentaire Pour la suite du monde de Pierre Perrault et Michel Brault, ce film incarne encore le cinéma direct, qui a fait la marque du Québec dans le monde. Il a laissé sa trace qu’on peut retrouver dans la création contemporaine documentaire au Québec, et dans les films de la programmation.

> Le temps de fluidité des genres

Depuis plus d’un demi-siècle, partout en Occident, le couple hétéronormé, modèle standardisé par la domination pendant deux millénaires des trois religions monothéistes – juive, chrétienne, et musulmane – est en complète redéfinition. Au Québec, dans les années 1950, le clergé catholique vit ses derniers sursauts de gloire, et son lot de patriarcat. Les femmes, de plus en plus, s’instruisent, sortent du carcan de reine du foyer et mère de famille nombreuse. C’est par leur curiosité que la société, au risque d’imploser par ses valeurs ancestrales, évolue. Les femmes s’émancipent, les rôles identitaires de l’homme et de la femme se déconstruisent.

Joséphine Bacon raconte qu’il régnait une grande liberté sexuelle chez les Premières Nations au premier temps de la Nouvelle-France. La religion a bien sûr modifié cela. Lorsque l’homme ne pouvait chasser, sa femme prenait le relais. Les grands shamans, ces êtres bispirituels, sorciers moitié-homme moitié-femme inspiraient, dans les communautés, le respect, pour leur complétude, leur grande sensibilité et leur nature de guérisseur. Les mentalités scrupuleuses et les tabous véhiculés par l’évangélisation ont bien évidemment étouffé cette identité fluide. Il est redevenu acceptable de vivre plus ou moins ouvertement son identité, au Québec comme en France, surtout pour les nouvelles générations.

Quoique de plus en plus reconnue, la fluidité des genres et des amours donne souvent lieu à une quasi-réplique du couple hétéronormé par les unions civiles, alors que le célibat est en hausse vertigineuse. Bien des troubles d’identification persistent dans ce flou des possibles, alors que des maltraitances gangrènent nombre de sociétés moins progressistes où les membres de la communauté LGBTQ2+ et ceux qui se font appeler queer (du terme anglo-saxon « étrange ») sont réprimés.

Un artiste ayant exprimé avec brio sur les scènes internationales et à l’écran l’émancipation de la femme, la redéfinition des rôles dans le couple, et l’androgynie contemporaine mondiale, est le chorégraphe et cinéaste montréalais Édouard Lock. Sa mère, marocaine d’origine andalouse, a inspiré sa première pièce Lily Marlène dans la jungle. La question du duo est très travaillée chez Lock, créateur de la compagnie québécoise La La La Human Steps, avec comme muse et complice durant dix-huit ans la grande Louise Lecavalier. Dès le début de ses explorations, il conteste la fluidité des genres dans la relation à l’autre, avec Human Sex Duo no1, réalisé par Bernar Hébert, qui renverse le poids de chacun. Dans son très reconnu Amelia (dont la direction photo est assurée par André Turpin, complice actuel de Xavier Dolan), il met en scène des silhouettes androgynes, utilisant la pointe aussi chez l’homme et comme symbole de puissance phallique chez la femme. Lock explique que deux travestis rencontrés jadis sur le boulevard Saint-Laurent sont le germe de cette œuvre et qu’au fond, à tout coup, il ne fait qu’observer nos âmes. Il cherche à déconstruire pour révéler, au lieu de construire une danse pour comprendre.

En 2013, la jeune danseuse et chorégraphe québécoise Ariane Boulet revisite, avec Le Cerf, une danse dans la neige dans le Montréal contemporain, insistant sur la solitude amoureuse du monde et l’impossible duo, la complexité de la relation.

En écho au film documentaire Les enfants de Refus global, de Manon Barbeau, nous proposerons Une courte histoire de la folie d’Isabelle Hayeur (2014), une fresque de vidéodanse sur l’histoire de la prise en charge de la santé mentale au Québec. Modèles, avec les Italiens, de la gestion sociale de la maladie mentale, les Québécois sont parvenus à une inclusion équilibrée de la marginalité dans le tout, si bien qu’il y existe très peu de marginalité. Cette œuvre, qui brille par son originalité dans le genre de la vidéodanse, raconte l’histoire des politiques à ce sujet par la chorégraphie contemporaine. Il est très rare que le film de danse à économie limitée s’attaque à des sujets de société dans une perspective historique, ce qui est le cas ici avec un contenu narratif qui mérite d’être découvert.

La programmation des films de danse de la scène québécoise se poursuit avec The Johnsons du jeune artiste queer Nate Yaffe, qui fait retour sur la question de la liberté individuelle dans le contexte actuel de surveillance accrue.

Cette programmation se terminera avec Navigation, le dernier film de la série sur la danse percussive de la réalisatrice Marlene Millar, avec la chorégraphe Sandy Silva. Initiée avec le film Laymelow, qui a fait le tour du monde, l’opus Navigation se confronte à la question contemporaine des migrants, tout en conservant la forme originelle de la série. Il s’agit d’un grand travail sur les processions; le premier épisode est une marche derrière un cercueil imaginaire. Le dernier épisode, qui vient juste d’être réalisé, réutilise cette forme pour mettre en scène la course des migrants aux frontières de l’Europe et des États-Unis.

> La mise à jour de la vieille Europe face aux enjeux de l’intégration

La programmation des films d’artistes résidents en France reprend, à rebours, la dénomination du mouvement historique Refus Global pour en interroger la contemporanéité. À l’heure des enjeux d’intégration, puis d’inclusion et de la fameuse culture du bannissement (cancel culture), l’enjeu n’est plus de détruire pour reconstruire, mais de construire des liens ou d’oublier ces mêmes liens. L’idée est de créer des espaces rééls ou symboliques, où chacun pourrait intéragir dans son entièreté, dans une perspective queer. Se pense un avenir où il n’y aurait pas de critères d’entrée, mais où, dans le cas où on ne respecterait pas l’autre dans ses goûts ou engagements, on serait démis de sa visibilité, réduits à l’obscurité.

« Intégration » signifie, littéralement, « assimilation (d’un individu ou d’un groupe) à une communauté, à un groupe social ». Tandis que le terme « inclusion » signifie « rapport entre deux ensembles dont l’un est entièrement compris dans l’autre ».

Nous pourrons voir les enjeux d’inclusion qui se jouent dans la représentation contemporaine du genre, mais aussi de la jeunesse comme communauté, qui aura à faire ses preuves dans le monde du travail qui semble se rapetisser dans un mouchoir de poche. Enfin, nous découvrirons le très beau documentaire sur le projet Visages d’un Pays, mené notamment par le chorégraphe Thierry Micouin, création inclusive pour des agriculteurs sur la relation qu’ils entretiennent avec leurs terres, et la violence dans laquelle l’époque et la société les projettent. Ce film fait une boucle avec la performance Danse dans la neige, dans une démarche de réappropriation par l’art de ce qui aurait été dérobé par une société normalisante, soumise aux lois de l’économie de marché à l’échelle planétaire.

Nous découvrirons le long-métrage documentaire de Chriss Lag sur la scène française Drag King. Nous irons chercher dans le travail du chorégraphe Maurice Béjart avec son célèbre Boléro, des prémices des enjeux de genre. Dans cette pièce, le chorégraphe confiait le rôle central (la mélodie), tantôt à une danseuse, tantôt à un danseur. Le rythme de la musique était interprété par un groupe de danseurs. Il arrivait que des femmes jouent des rôle d’hommes et inversement jusqu’alors, mais la fluidité, la simplicité avec laquelle les rôles peuvent s’inverser, est révolutionnaire dans cette œuvre.

Suivront des œuvres des artistes François Chaignaud, Cécilia Bengolea et Ludvine Large-Bessette, qui font écho à cette réflexion dans la représentation de l’homme et de la femme. Nacera Belaza se joindra à nous avec Le Cri, qui sollicite une transe profonde de libération de l’esclave dans la redite perpétuelle du geste identique. Nous terminerons en compagnie d’artistes de la jeune génération, dont (LA)HORDE, Thomas Leborgne et Victor Gosset. Leurs films, qui mettent en scène le besoin de soulèvement de la jeunesse pour en faire une forme en soi, qu’elle soit égarée ou plus avisée, nostalgique des trente glorieuses ou en rupture avec les générations passées.

– Virginie Combet & Sylvain Bleau, proscrits d’ailleurs. Octobre 2021